Penser, vouloir… et ne pas parvenir à faire
Quand le TSA et le TDAH éclairent une vie de projets inachevés.
Un peu long pour un post, mais j’avais besoin de le poser.
Il est des découvertes sur soi qui n’apportent pas immédiatement de soulagement. Elles nous obligent d’abord à revisiter des années d’incompréhension, d’échecs supposés et de jugements intériorisés. Depuis que j’avance dans la compréhension de mon autisme et de mon TDAH, certaines de ces découvertes prennent une dimension particulièrement douloureuse.
J’ai consacré une partie considérable de mon existence à imaginer, concevoir, réfléchir et élaborer des projets. Des dizaines, probablement. Certains étaient devenus de véritables constructions intellectuelles, nourries de recherches, de lectures, de rencontres et de longues heures de travail.
Je me suis toujours senti particulièrement à l’aise dans cette effervescence de la pensée. Face à une problématique, je peux multiplier les perspectives, établir des liens, envisager des possibilités et élaborer des réponses. Ce que l’on appelle aujourd’hui le brainstorming m’est presque naturel. Il m’arrive même de trouver une forme de repos dans cette activité intellectuelle qui, pour d’autres, pourrait sembler épuisante.
Après, il faut faire….. Je sais.
Et c’est précisément là que commence une difficulté dont je n’avais jamais véritablement compris la nature…. Et qui depuis mon Burnout autistique est devenu factuellement centrale et incontournable.
Ce passage de la conception à la réalisation, qui semble aller de soi pour tant d’autres, peut devenir pour moi une entreprise d’une difficulté considérable, parfois même insurmontable.
Je sais où je veux aller, pourquoi je veux y aller. Je peux parfois en décrire minutieusement le chemin, en anticiper les obstacles, en penser les différentes étapes. Et pourtant, lorsque vient le moment d’engager concrètement le mouvement, quelque chose se bloque.
Imaginez un instant le désarroi.
Car lorsque vous manifestez une certaine aisance intellectuelle, votre entourage suppose assez naturellement que vous êtes également capable d’accomplir des choses beaucoup plus simples en apparence, comme écrire un mail, organiser un rendez-vous… bref. Et comment lui en vouloir ? Comment même lui expliquer ce que vous ne comprenez pas vous-même ?
C’est dans ce décalage que s’est installée, au fil des années, une honte immense.
La honte de ne pas parvenir à faire ce que d’autres accomplissent sans difficulté apparente. Celle de devoir solliciter une aide pour des tâches dont la simplicité supposée rend la demande presque humiliante. Et cette impression terrible d’être tantôt reconnu pour certaines capacités, tantôt renvoyé à une forme d’incompétence dès lors qu’il s’agit de les traduire en actes.
Comment peut-on être capable de penser des choses complexes et se retrouver démuni devant ce qui paraît élémentaire ?
Cette question, je me la suis posée pendant des années, jusqu’à en faire parfois une accusation contre moi-même.
Alors j’ai cherché de l’aide. Des partenaires, des personnes susceptibles de s’associer à mes projets, de participer à leur mise en œuvre. Mais je ne savais pas formuler ce dont j’avais réellement besoin. Je ne disposais d’ailleurs d’aucune explication suffisamment claire pour comprendre moi-même cette étrange contradiction.
Et lorsqu’aucune aide ne venait, lorsqu’une proposition ne rencontrait pas l’intérêt ou l’engagement espéré, une conviction s’installait.
Si personne ne souhaitait s’en saisir, si personne ne jugeait ces projets suffisamment intéressants pour m’accompagner dans leur réalisation, c’est probablement qu’ils ne valaient rien.
Il y a là quelque chose de plus grave encore qu’un projet abandonné. Une catastrophe qui se construit en silence, presque imperceptiblement, à mesure que les expériences se répètent.
Car cette conclusion, de projet en projet, d’année en année, a fini par produire un glissement autrement destructeur.
Ce n’étaient plus seulement mes idées que je jugeais sans valeur….C’était moi.
Je mesure aujourd’hui toute la violence de ce mécanisme. D’une difficulté à mettre en œuvre ce que je concevais, j’avais fait une preuve de mon incapacité. De l’absence d’accompagnement, j’avais déduit l’inconsistance de mes projets. Et de cette prétendue inconsistance, j’avais fini par tirer un jugement sur ma propre valeur.
J’avais pris l’absence de relais pour un verdict.
Sans comprendre que je construisais une part de mon estime personnelle sur une interprétation peut-être entièrement erronée de ce qui m’arrivait.
Il aura fallu comprendre tardivement le poids considérable de cette différence, non seulement dans ma structure cognitive, mais aussi dans ce qu’elle avait progressivement façonné de ma personnalité.
Car il ne s’agit pas simplement de découvrir quelques particularités de fonctionnement. C’est toute une manière de penser, de percevoir, de ressentir, d’entrer en relation avec les autres et d’habiter le monde qui se trouve éclairée autrement.
Pendant des décennies, j’ai vécu cette différence sans véritablement la connaître. J’en éprouvais les conséquences, les décalages, les incompréhensions et les efforts d’adaptation, sans pouvoir identifier ce qui les produisait. Et à force de tenter de me comprendre à travers des repères qui n’étaient pas les miens, j’avais fini par intégrer à l’idée que je me faisais de moi-même une multitude de jugements dont je commence seulement à mesurer l’injustice.
Ce que je prenais pour des contradictions de ma personnalité relevait parfois de particularités de mon fonctionnement cognitif. Et ce que je croyais être des traits de caractère s’était aussi construit au fil des années, dans les efforts pour composer avec cette différence méconnue.
Comprendre tardivement sa différence, ce n’est donc pas seulement découvrir pourquoi certaines choses nous sont difficiles. C’est mesurer combien l’ignorance de cette différence a pu peser sur la construction même de notre identité.
C’est à la lumière de cette découverte que je commence aujourd’hui à relire certaines de mes expériences, notamment à travers ce que les recherches décrivent des fonctions exécutives et de l’inertie autistique.
Les recherches sur le TDAH, notamment, décrivent les difficultés que peuvent rencontrer certaines personnes dans ce que l’on nomme les fonctions exécutives. Ces mécanismes interviennent dans l’organisation, la planification, la hiérarchisation des priorités, l’initiation des tâches et le maintien d’une activité orientée vers un objectif.
Les travaux consacrés à l’autisme décrivent également, chez certaines personnes, un phénomène qualifié d’« inertie autistique », qui peut rendre particulièrement difficile le fait d’engager une action, de passer d’une activité à une autre ou d’interrompre ce que l’on est en train de faire, indépendamment même du désir ou de la volonté.
Lorsque l’autisme et le TDAH coexistent, ces difficultés peuvent se conjuguer, sans pour autant se manifester de la même manière chez chacun.
Je ne prétends évidemment pas que ces notions expliquent à elles seules tous mes projets inachevés. Mais elles donnent enfin un sens à des difficultés que j’avais longtemps considérées comme des contradictions inexplicables de ma personnalité.
Et surtout, elles me permettent aujourd’hui de nommer quelque chose d’essentiel : un véritable besoin de soutien exécutif.
Voilà probablement ce que je cherchais depuis si longtemps, sans parvenir à le dire.
Je n’avais pas nécessairement besoin que quelqu’un pense à ma place, qu’il approuve mes idées ou qu’il me persuade de leur intérêt. J’avais besoin, à certaines étapes, d’une personne capable de m’accompagner dans leur concrétisation.
Quelqu’un avec qui transformer une intention en premières actions, établir un ordre de réalisation, répartir des tâches, engager les démarches nécessaires. Parfois, la simple présence active d’une autre personne peut contribuer à rendre possible ce qui, seul, demeure inaccessible.
Ce n’est pas demander que l’on porte indéfiniment nos projets à notre place. C’est reconnaître qu’une autonomie véritable peut aussi se construire avec des appuis adaptés.
Cette distinction me paraît fondamentale, particulièrement pour l’entourage des personnes concernées.
Car il ne suffit pas toujours de conseiller à quelqu’un de mieux s’organiser, de faire une liste, de se fixer des objectifs ou de fournir davantage d’efforts. Encore faut-il que les mécanismes permettant de traduire ces conseils en actions soient suffisamment disponibles.
Combien de fois une personne en difficulté entend-elle ce qu’elle devrait faire, alors qu’elle le sait déjà parfaitement ?
Et combien de fois cette répétition vient-elle aggraver le sentiment d’échec, puisqu’elle souligne une nouvelle fois l’écart entre ce qu’elle comprend et ce qu’elle parvient effectivement à accomplir ?
J’aimerais que ces mots puissent être entendus par les personnes concernées, mais aussi par leurs proches, leurs collègues, leurs enseignants, leurs employeurs.
Lorsqu’une personne manifeste une grande aisance dans certains domaines et rencontre d’importantes difficultés dans d’autres, ne concluez pas trop rapidement à un manque de volonté, de sérieux ou de persévérance. Ne faites pas de ses compétences un argument pour nier ses difficultés.
Essayez de comprendre où se situe réellement l’obstacle…. Et c’est là que je ne résiste plus à mes célèbres “Bref” ….
Parfois, l’aide la plus précieuse ne consiste pas à encourager davantage, mais à accompagner le premier mouvement. À rendre une étape accessible, à partager une organisation, à soutenir concrètement le passage à l’action.
Il ne s’agit pas de déresponsabiliser qui que ce soit. Il s’agit de reconnaître que les capacités d’une personne ne s’expriment jamais indépendamment des conditions dans lesquelles elle évolue.
Cette réflexion rejoint d’ailleurs une question qui m’habite depuis longtemps : celle du milieu, de cet environnement humain et matériel qui peut aussi bien entraver nos possibilités que leur permettre de se déployer.
À partir de quand cessons-nous de demander à une personne de surmonter seule ses difficultés pour commencer à interroger les conditions qui lui permettraient d’agir ?
Je mesure combien cette question dépasse ma seule expérience.
Et peut-être est-ce là que mon témoignage trouve aujourd’hui son sens.
Je ne cherche pas à réhabiliter artificiellement tous mes projets abandonnés. Certaines idées étaient probablement mauvaises, d’autres irréalisables, d’autres encore auraient mérité d’être profondément remaniées. Je suis parfaitement capable de l’envisager.
Mais leur absence de réalisation ne permettait, à elle seule, de conclure ni à leur valeur ni à mon absence de valeur.
Il m’aura fallu des années pour commencer à comprendre cette distinction, presque 50 ans.
Et il reste quelque chose de profondément douloureux à découvrir que l’on a pu passer une partie de son existence à se juger, parfois impitoyablement, sur la base de difficultés dont on ignorait jusqu’à la nature.
Combien de possibilités abandonnées ? Combien d’aspirations étouffées ? Combien de souffrances accumulées à force de tenter de devenir capable de ce que l’on savait pourtant vouloir ?
Je n’aurai probablement jamais de réponse….
Mais je comprends désormais qu’une partie de cette souffrance n’était pas seulement liée à ce que je ne parvenais pas à accomplir. Elle venait de tout ce que j’avais fini par croire de moi à cause de cela.
C’est peut-être cette découverte qui m’ébranle le plus.
Non parce qu’elle effacerait les échecs, les renoncements ou leurs conséquences, mais parce qu’elle m’oblige à reconsidérer les jugements que j’avais construits sur moi-même.
Je voudrais que d’autres puissent faire cette distinction plus tôt. Je pense aux gosses et aux jeunes adultes. Qu’ils disposent des mots, des connaissances et, lorsque cela est nécessaire, des accompagnements susceptibles de leur éviter cette lente entreprise de dévalorisation.
Et que leurs proches puissent comprendre qu’une difficulté à agir ne dit pas nécessairement quelque chose de la volonté, de l’intelligence ou de la valeur de celui qui la rencontre.
Il y a des êtres qui ne manquent ni d’idées, ni de désir d’accomplir, ni même de capacités. Il leur manque parfois les conditions qui permettraient à tout cela de prendre corps.
Un clin d’œil à l’association
#typikatypik à celles et ceux qui se reconnaîtront peut-être dans ces lignes, ainsi qu’à leurs proches.
Ce témoignage n’a pas vocation à parler au nom de toutes les personnes autistes ou TDAH. Il est une tentative de compréhension située, de l’intérieur, à partir d’une existence longtemps traversée par des difficultés dont je ne possédais ni les clés ni même les mots.
Si cette mise en lumière peut permettre à quelques personnes de mieux comprendre ce qu’elles vivent, et à leur entourage de mieux entendre ce qui ne se voit pas, alors ces années d’incompréhension auront peut-être, à défaut de trouver une justification, contribué à quelque chose d’utile.
Car il est des souffrances que l’on ne peut commencer à apaiser qu’en cessant de les confondre avec des défaillances personnelles.”
Jonathan Chaudoin